L’envie d’ailleurs

26 mai 2019 § 1 commentaire § permalien

   

Le combat dans la forêt – Hans Burgkmair – 1500/1503 – National Gallery of Art

     Cette propension que nous avons à préférer l’ailleurs au chez soi provient peut-être de cette lassitude due à l’habitude, au désintérêt, à l’ennui ou à je ne sais quoi d’autre qui fait que l’on s’enthousiasme bien souvent à tort pour ce qui est différent de ce que l’on connaît. 
     L’autre jour, alors que j’étais avec cet ami handicapé et que les soignantes venaient pour les soins du soir, l’une d’elles regardant la télévision s’enflamma pour une tribu amazonienne ou africaine (ne suis pas sûr de l’ethnie n’ayant pas suivi l’émission) filmée dans sa vie de tous les jours, bâtissant des cases en haut des arbres, chassant, cueillant. Femmes, enfants, hommes, tous vivaient nus ou presque, se nourrissant d’insectes lorsque la chasse était mauvaise. 
      » Ils sont pas plus heureux que nous !   » affirma-t-elle, nous les montrant et poursuivant sa démonstration en indiquant qu’ils n’avaient pas besoin de chauffage, se contentant de peu, se nourrissant de ce qu’ils trouvaient, s’entraidant.  » Êtes-vous sûre, lui répondis-je, de pouvoir vivre longtemps comme eux, d’accepter privations, intempéries, luttes avec la faune, etc ? Une dizaine de jours, peut-être, et encore rien n’est moins certain.  » 
      » Ils n’ont pas besoin de confort, ils savent se passer du superflu !  » ajouta-t-elle alors que sa collègue protestait car, elle, aimait bien son confort et ne l’aurait pour rien au monde abandonné. 
     La forêt était luxuriante, le soleil brillait et les enfants souriaient en croquant mouches, coléoptères et autres scarabées locaux. La chasse n’avait rien donné commentait-on en off. 
     Le tableau paraissait idyllique, paradisiaque, nous transportait vers l’Eden originel, certes, mais je n’étais pas certain, après avoir connu les atouts d’une vie connectée, à l’abondance excessive, que nous acceptions sans grincer des dents une existence dépourvue de tout. 
     Est-on bien assurés d’ailleurs que ces peuples, confrontés au confort moderne, le rejetteraient systématiquement ? Mis à part quelques groupes réfractaires, comme cette tribu des Sentinelles tuant dernièrement un américain voulant les évangéliser, à l’inverse l’acculturation semble s’opérer. Les peuplades se raréfient, les nomades se sédentarisent, les régimes s’équilibrent et l’espérance de vie augmente. Faut-il le regretter ? Je n’en suis pas sûr et gage qu’à plus ou moins long terme ne subsistera plus sur cette planète d’homme sauvage, ce mythe qui fait encore rêver les candidats éphémères des jeux télés, ces épopées qui sont à l’aventure ce qu’un film porno est à l’amour. Les nudistes ne se décompteront plus que parmi nos habitants des villes avides de s’enclore en bord de mer et les tenants de régimes végétariens ou pires continueront d’aller dans leurs magasins spécialisés choisir leurs graines au lieu de grimper dans les arbres ou de cueillir les baies dans les haies. 
     Sans doute est-il dans la nature de l’homme de toujours chercher autre chose. Insatisfait perpétuel, il part à la découverte d’un bonheur qu’il croit trouver au bout du monde, de l’autre côté de sa rue, dans des expériences exotiques, la maison de ses voisins ou dans l’entreprise qu’il aimerait rejoindre, alors que ce bonheur est présent là où il se trouve mais ne le sait pas, parce qu’il oublie de le découvrir, de le regarder avec le recul, la distance nécessaire. 
     Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, chantait jadis Du Bellay pour aussitôt préciser, dans Les Regrets, le retour plein d’usage et raison… 
     Vivre entre ses parents le reste de son âge.

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