Guillaume au Maroc en sept 2003


Qualifié sur Nord 262, Casa cn 235, Twin-Otter
Commandant de Bord
3000 h. de vol dont 700 en mission de combat
Il s’agissait de sa onzième mission dans le Sinaï
Grade: Lieutenant

Poursuivons l’histoire

Les pilotes


Ce n’étaient pas des débutants. Equipage expérimenté, tous deux étaient conscients de leurs responsabilités. Guillaume aurait d’ailleurs dû être nommé OUO sur Twin (officier utilisations opérationnelles, c’est à dire le pilote maîtrisant le mieux l’appareil). Pour des raisons administratives (le pragmatisme, on ne sait pas ce que ça veut dire dans l’armée: le règlement, c’est le règlement!) on nomma, à contre-coeur, un autre que lui.

Quant à Laurence, elle effectua une mission de 2 ans à Tahiti, de 2001 à 2003, puis pendant 3 ans moniteur à Avord (ce que n’avait pas voulu Guillaume: il ne se sentait pas l’âme d’un pédagogue,d’une part, mais aussi pour d’autres raisons, d’où, entre autre, le refus OUO,et sans doute le retard dans sa nomination au grade supérieur) . Elle savait aussi ce que piloter veut dire. Elle était à Mt de Marsan depuis 2006.



Leur mission au Sinaï

Deux pilotes, accompagnés de mécanos, partaient en relève tous les deux mois (à peu près, car parfois il y avait des retards, comme cette année -cf. début- ou comme l’an passé, en avril 2006, où il sont restés bloqués à Kerkira, en Grèce, le Twin en panne, attendant une semaine les pièces de rechange: il n’y a jamais d’incident technique dans l’armée de l’air; vous verrez cependant que les vols en dérogations -et pour des éléments vitaux- existent bel et bien).

Leur mission consistait, pour être bref, à faire des vols d’observation au-dessus du désert, embarquant des observateurs, civils Américains, afin de vérifier d’éventuels mouvements de chars ou de troupes et des vols de reconnaissance pour établir de nouvelles bases ou de nouvelles infrastructures (comme le jour du crash).

Le contingent Français au sein de la MFO (multinational force observer, sté anonyme financée par les nations participantes -voir leur site-) se compose d’une quinzaine de militaires (pilotes, mécanos, ravitailleurs, radios...) parmi quelque 2000 militaires de plusieurs états. C’est peu. Si peu que certains généraux, et non des moindres, ignoraient, jusqu’au jour du crash, l’existence du détachement. Il est vrai que ce détachement oeuvre pour le respect de la paix entre L’Egypte et Israël, et le rôle d’un général serait plutôt de préparer la guerre.

Seul le contingent Français possède un avion (Twin-Otter en l’occurrence, parfaitement adapté  à ce genre de mission; Casa aujourd’hui, bien moins adapté, voire pas du tout)



Ceux qui les accompagnaient


Je ne les connaissais pas et ne peux qu’inscrire leurs noms. Mais au même titre que Guillaume, eux et Laurence demeurent mes enfants et mes frères auxquels je pense chaque jour, et quand les larmes me viennent au souvenir de mon fils, c’est aussi pour eux qu’elles s’épanchent quand je contemple leurs visages imprimés sur la petite brochure remise pour la messe des funérailles.

A la différence des pilotes, le temps de leur mission est de quatre mois, assurant la maintenance, le ravitaillement, les liaisons radio, tout ce dont ont besoin des hommes et du matériel loin de leurs bases. Sans eux rien n’est possible.

Je ne me permets pas de mettre leurs photos en face de leurs noms ; mais si les familles le souhaitent, qu’elles me contactent et je le ferai bien volontiers.






Julien FLEGO, sergent, si jeune, et déjà l’attitude décidée.
C’était sa toute première mission.





                   Dominique GRAU, adjudant-chef, si souvent enjoué





Hervé BOUFFENIE, sergent-chef, à l’allure fière




Benoit CHEVALIER, caporal, si jeune aussi, ce Canadien au          sourire confiant




Dominique DURAND, adjudant, émanant la gentillesse



Laurent POTTIER, sergent-chef, respirant la volonté


Yann POILLY, sergent-chef, au visage malicieux

Le vol du 6 mai 2007

Ils ont décollé de la base d’El Gorah vers 7h45 en ce dimanche 6 mai. Le décollage s’est effectué normalement. Encore que... Les décollages et les atterrissages ne sont pas une sinécure parfois, sur cette vieille base. La piste principale, orientée N-S, dans le sens des vents dominants, détruite par des bombardements durant la guerre des 6 jours, n’a jamais été réparée. Ne subsistent que les taxis-way, ces petites pistes de dégagement orientées E-O, soumises latéralement aux vents violents qui soufflent parfois de la mer ou du désert. C’est sur ces pistes que le Twin prenait son envol, ou venait se poser. Pas toujours facile! Je ne sais pas comment fait le Casa aujourd’hui.

Les réservoirs sont pleins, ils ne peuvent pas ravitailler à Ste Catherine. D’où le but de la mission, entre autre.

Toutes les 1/2 h. obligation de signaler sa position. Le premier contact radio s’est effectué normalement (dixit Général Puget le 22 juin).

départ El Gorah

zone du crash
 

               Ste Catherine

Cette carte du Sinaï, peu de personnes la connaissent (quelques pilotes). C’est une vieille carte Américaine récupérée par Guillaume, répertoriant les zones possibles d’atterrissages (on voit qu’à Nakhl, à une cinquantaine de km du crash, vers l’Ouest, se trouve une vieille piste -très visible sur Google earth). Or le Twin a heurté le camion précisément dans le sens E-O. Voulaient-ils s’y diriger sans avoir eu le temps de l’atteindre? On nous a dit qu’ils faisaient du tourisme (vous le découvrirez dans le chapitre “un grand moment d’hypocrisie”), or le lieu du crash est très exactement situé plein axe de leur trajectoire El Gorah - Ste Catherine. Sans commentaire!

D’autre part je constate, qu’à aucun moment, l’Etat-Major de l’Armée de l’Air ne leur a fourni une quelconque carte de navigation aérienne de la Péninsule; ils préparaient leurs vols avec de vieilles cartes Américaines (encore, et ça doit toujours être le cas) datant des années soixante. Il faut beaucoup d’expérience pour survoler cette région du monde!

Puis plus rien, sauf un message de détresse,( jamais émis selon l’armée : information qui m’a été donnée le jour des funérailles par un général dont j’ai oublié le nom. Me préparait-il déjà à leur plan d’attaque?). Vous verrez d’ailleurs plus loin ce qu’ils disent des informations de la presse. Car enfin, toutes les dépêches d’agences l’ont dit et répété: le responsable de l’aéroport a capté un message de détresse signalant un atterrissage d’urgence, puis a perdu le contact. Alors, invention de journalistes? ou destruction de preuves? La vérité resurgira un jour ou l’autre.

J’ajoute que le déclenchement des recherches a tardé, trop tardé, pour éviter d’éventuels pillages (à mettre à charge de la MFO). Car deux possibilités s’offraient:
1) Il y a eu message de détresse, et on déclenche les secours dans les mn qui suivent.
2) Il n’y a pas eu le contact radio prévu (toutes les 1/2 h à 5 mn près) et on déclenche aussi des recherches. Or ce second contact était précisément prévu à l’heure du crash. Par conséquent les recherches auraient dû débuter au plus tard 20 mn après l’accident. Un professionnel n’oublie pas cette règle fondamentale du contact radio et ne le reporte jamais.

Par conséquent tout me laisse à penser qu’il y a eu message de détresse, peut-être peu audible ou très court, mais message quand même.

Quoi qu’il en soit, dans ces 2 cas éventuels, la procédure était la même.



L’annonce

Il faisait un soleil magnifique en ce dimanche d’élection. J’étais allongé sur le canapé quand le téléphone sonna. C’était mon fils aîné, Olivier, CDB à Air France. “ Guillaume a eu un pépin dans le Sinaï. -Grave? -Oui! j’en sais pas plus”. J’ai compris. Livide, j’ai roulé cigarettes sur cigarettes; puis ils sont arrivés, à quatre, en uniforme, 5 mn après avoir raccroché. un coup discret sur la porte, hésitant. Comme je les comprends. Il était 14 h. J’ai continué à fumer. Je ne pleurais pas. Pas encore. Une noire colère m’envahissait. Je marchais à travers les pièces de la maison. “Mon petit! Mon petit!” répétais-je parfois. Evelyne, sa mère, pleurait, les mains cachant son visage, pendant que le colonel JOLLY, cdt la base école de Saintes, essayait de la réconforter.

Je lui adresse ici très fraternellement toute ma gratitude, car lui aussi a perdu un fils, pour sa présence à nos côtés en ce jour néfaste ainsi que le jour de l’incinération.

Le matin même, vers 9 h., j’étais allé voter et j’avais excusé Guillaume de n’être pas là, en mission en Egypte, ajoutant : “à chaque élection c’est pareil”. Non, ce ne sera plus jamais pareil, jamais plus il ne votera, jamais plus je ne l’excuserai. Il était 9 h., il était déjà mort, et je ne le savais pas.



Les funérailles

je serai bref. La presse en a parlé, un peu. La télévision un peu moins. Ca intéresse qui des soldats qui meurent pour faire respecter la paix? Même pas le chef des armées, en visite à Toulouse, à la même heure, à 15 mn d’avion de Mt de Marsan. Presque tous les généraux de France étaient là. En grand uniforme. Qu’elle dut être grande, leur déception!

La messe fut solennelle devant les neuf cercueils alignés en quinconce. Leurs portraits nous regardaient, posés sur le drapeau tricolore les recouvrant chacun.
L’hommage militaire, ensuite, le fut tout autant, rendu par le général GEORGELIN, les cercueils sortant un à un du hangar, portés par leurs frères d’arme dont certains ne pouvaient contenir des larmes, pour aller s’aligner sur le tarmac d’où mon fils s’était tant de fois envolé, tandis que la sonnerie aux morts se répercutait dans le silence poignant de cette après-midi de mai.

Et puis les décorations, à titre posthume. Et pourquoi pas à tous cette légion d’honneur, galvaudée de nos jours, distribuée à qui la réclame pour la moindre péccadille? Il existe d’autres médailles pour eux, ou que l’on en crée de nouvelles.

Mais LA Légion d’Honneur! c’est autre chose, et ils la méritaient tous, eux, véritablement, et seuls trois d’entre eux la reçurent, pour les autres la médaille militaire.

Tous étaient là, ceux de la BA 118 “Rozanoff”, réunis autour de leur chef, le colonel CARRE.

A nos côtés nous avions le colonel Christophe de CUGNAC, cdt la base de Cognac, et le capitaine Isabel de LESTAPIS, que je remercie infiniment pour leur présence constante, leur dévouement et leur gentillesse. Et je n’oublie pas non plus tous les camarades de Guillaume qui sont venus nous rejoindre, après, le regard triste. Mais ils le savent.



Mais auparavant?



Nous ne savions pas grand-chose des circonstances de l’accident. Nous en sûmes un peu plus grâce à l’assistante sociale de la base de Saintes, Mme NINAUD. C’est elle qui nous apprit qu’il y avait eu autopsie, sans trace de CO2 dans les poumons, et qu’ils étaient donc morts sur le coup. Qu’elle soit ici remerciée. Simple consolation, ce n’est pas le feu et ses souffrances qui les tua.

Puis il y eut les prélèvements ADN. Cela signifiait que les corps étaient disloqués et brûlés.
Et enfin les gendarmes de l’air qui sont venus prendre nos dépositions pour l’enquête judiciaire. Ils confirmèrent. Nul ne pouvait survivre à la violence du choc nous précisa l’un d’eux, présent sur les lieux de recherche. Mais je reparlerai de lui, en filigrane, lorsque j’aborderai ce grand moment que fut notre rencontre avec le directeur du BEAD-air.
Mais nous avions été prévenus! A tout le moins préparés.

Je clos donc cette page et poursuis sur in memoriam 3.